Tout comme un mécanicien sait reconnaître une calèche au bruit de son moteur, grâce au reflet, dans la vitrine, je n’eus aucun mal à reconnaître ce petit point rouge qui se baladait autour de ma tête :
Lunette à visée infrarouge de chez Stanberg, sûrement le modèle à grossissement x7, avec un champ de vue 28° et un ajustement dioptrique de 5 ; le fameux Death Night. Quant au fusil sur lequel elle était montée, il aurait fallu que j’entende le son de la détonation et que je vois l’impact du projectile pour en déterminer le modèle.
La curiosité a des limites. La mienne atteint les siennes lorsqu’il s’agit de sauver sa peau. J’ai plongé en entendant une bastos me siffler à l’oreille. C’était du gros. J’allais être bon pour un acouphène. Après un roulé-boulé des plus disgracieux, je me suis planqué derrière une voiture en stationnement. Si je voulais continuer à écrire mes mémoires, il fallait que je dégage au plus vite de ce champ de tir. De voiture en voiture, j’ai progressé jusqu’à me cacher dans l’encoignure du porche d’un immeuble. Deux coups de latte plus tard, la porte de l’immeuble cédait et je grimpais les marches de l’escalier sous les cris outrés de la concierge. Arrivé au dernier étage, j’ai repéré une trappe au plafond. Je m’y suis hissé et ai atterri sur le toit de l’immeuble. Vu de là-haut, la rue paraissait calme. Je me suis discrètement calé derrière une cheminée. Il fallait que je réagisse.
Premièrement, s’enfiler quelques litchis, le meilleur antianxiogène que je connaisse. Ensuite, faire le point.
Donc : on venait de me tirer dessus alors que je me baladai dans un quartier plutôt tranquille. Le gars qui avait tenté de me faire un nouveau plombage n’avait rien d’un amateur. Il avait dû se casser le cul pour savoir que je passerai par là. Son arme aussi, pas un flingue de rigolo. Donc un pro. Il m’avait loupé donc, pas si pro que ça. On va dire un jeune pro. Ou un pro atteint de Parkinson. Sa motivation ? Une vengeance, un contrat, un type particulièrement susceptible que j’aurais offensé ? Tout est possible, on croise tellement de cinglés de nos jours. Vu l’angle de tir, le tireur devait se trouver en hauteur, dans un angle sud-sud-est par rapport à ma position. Donc…par là. J’ai sorti un bout de nez de mon abri et j’ai regardé dans cette direction.
Si mon tueur avait été un vieux brisquard, déjà il ne m’aurait pas loupé, ensuite, il n’aurait pas commis cette erreur pourtant classique. C’est ce que je pourrai me tuer à dire si je n’étais pas muet : toujours passer le canon de son arme au noir de fumée lorsque l’on veut sniper. C’est un éclat de soleil sur son canon qui m’a permis de le repérer. Il se tenait derrière une fenêtre, au cinquième étage d’un immeuble, à trois cents mètres de là à vol de piaf. Il m’attendait, persuadé que j’allais sortir par la grande porte. Troisième erreur. Je me suis faufilé de toit en toit comme un ninja croisé avec une sauterelle pour me retrouver de nouveau dans la rue, cinq cents mètres plus loin.
Deux possibilités. Petit a : Je m’estimai heureux de ne pas avoir à bouffer de la pierre pendant une éternité en enfer et rentrai bien sagement à la maison préparer un plan d’action.
Petit 2 : j’allais immédiatement trouver ce fils de pute et lui faire passer l’envie de tirer sur d’honorables tueurs de gens !
Devinez quelle option j’ai choisi ?
La patience n’a jamais été l’une de mes vertus et j’ai toujours été un farouche partisan de la loi du talion. Yeux pour œil, mâchoire pour dent. Que voulez-vous ? Je n’ai jamais supporté de me faire tirer dessus.
Il m’a fallu moins de cinq minutes pour entrer dans l’immeuble de mon sniper. D’après ce que j’avais vu, il devait se trouver au cinquième étage. Je grimpais les marches aussi furtivement que l’ombre d’un sioux. Trois portes. Celle de gauche devait donner sud sud-est. Je vissai mon silencieux et fit sauter la serrure ; bonne pioche. Mon gars, toujours l’œil collé à sa lunette se retourna, surpris. Afin d’éviter toute discussion inutile, je lui en collais une dans le genou. Les présentations faites, je le saucissonnai avec les rideaux. Maintenant, on pouvait discuter. Enfin, surtout lui. Je n’eus rien à lui demander, il se mit à table de lui-même. C’est dingue ce que la perspective de finir cul-de-jatte peut rendre loquace. Après les supplications d’usage, il me lâcha le morceau. C’était un jeunot dans la profession et comme mise à l’épreuve, on lui avait demandé de liquider un tueur. Comme test d’embauche, ses employeurs y avaient été un peu fort, je trouve. De plus, pas de chance pour lui, il était tombé sur moi. J’ai regardé mon arpette du crime qui n’avait plus rien d’un criminel. Ses yeux étaient baignés de larmes et il était sur le point d’appeler sa mère.
Je ne suis pas pour briser les vocations mais il fallait bien lui expliquer qu’il s’était trompé de voie. Son conseiller d’orientation s’était foutu de lui. Pourquoi n’avait-il pas fait… je ne sais pas…plomberie à la place. C’est bien ça, plomberie. Et puis ça évite de se retrouver un jour avec un genou en moins et un pétard sur la tête. Comme je ne pouvais pas lui expliquer de vive voix, je me suis expliqué autrement.
Avec mon silencieux, personne n’a rien entendu.
Avant de partir, j’ai jeté un œil sur son matos. Gagné, c’était bien une lunette « Death Night. » Je l’ai embarqué ainsi que le flingue sur laquelle elle était vissée. Trésor de guerre. Cela me serait d’une grande utilité lorsqu’il me faudrait aller expliquer à certains patrons qu’il ne faut pas demander l’impossible à leurs subordonnés.
C’est moche le bizutage.