C’est en descendant de ma voiture qu’une petite ampoule rouge s’est mise à clignoter furieusement dans ma tête, pendant qu’une voix intérieure me hurlait : « Warning warning ! Emmerdes à 12 heures ! » Je sais, cela peut paraître un peu cliché la lumière rouge qui s’allume avec la sirène. D’ailleurs j’ai sûrement dû prendre l’image dans un dessin animé mais pourtant, c’est comme ça que mon instinct fonctionne. Dès qu’il y a suspicion d’embrouilles, j’ai droit à la loupiotte qui pulse comme un gyrophare. La première fois que j’ai eu ce genre de vision, c’était peu avant d’aller descendre un gars, sensément sans défense. Il habitait seul dans une cabane perdue dans la forêt. En posant la main sur la poignée de la porte, ce même sentiment m’avait envahi. Mon instinct tentait de m’avertir d’un danger et comme je ne suis pas des plus fins en matière d’interprétation métaphorique, il n’avait pas fait dans la dentelle. Moins subtil que ça comme avertissement, il ne restait que l’évanouissement.
Grand bien me prit de ne pas foncer tête baissée car toute la baraque était piégée. J’ouvrais la porte et il ne restait plus de moi que de la compote de tueur de gens. Ma cible, me sachant à ses trousses, avait décidé de se faire sauter avec son assassin. Il y a de ces tordus, je vous jure… ! Et puis égoïste en plus. Je l’ai eu tranquillement, au fusil à lunette, planqué à un kilomètre de là. Bien fait pour lui ! Oui, je sais, c’est pas très chrétien de se réjouir de la mort de son prochain. M’en fout, je ne crois pas en Dieu.
Au cours de ma carrière, plusieurs fois cette vision m’est apparue pour me sauver la vie, ou tout au moins pour me prévenir d’une mine d’emmerdements. Peut-être qu’avec le temps, je ne verrais plus qu’une petite diode faiblarde accompagnée d’une suite de Bach pour violoncelle mais en descendant de ma voiture ce matin-là, j’eus le droit à la totale.
Déjà, la porte du Waldo’s Bar était grande ouverte et l’autre branque de Tonio absent. Le waldo’s Bar, c’est là où je rencontre ma patronne et l’autre branque de Tonio, c’est un branque. C’est lui qui doit filtrer les entrées. J’ai sorti mon flingue et trois roulades plus tard, j’étais à l’intérieur. C’était le bordel. Des tables étaient renversées, des bouteilles brisées, des tabourets cassés. J’entendis un gémissement derrière le comptoir et sautais par-dessus, prêt à faire parler la poudre. C’était Tonio.
Il était allongé et certains de ses membres formaient des angles que l’on ne pouvait concevoir que dans un dessin animé. Je n’ai jamais eu beaucoup d’affection pour ce guignol (en fait, je le détestais franchement) mais je dois avouer que là, j’ai eu pitié de lui. On lui avait fait un ravalement de façade à base de batte de base-ball. Déjà qu’en temps ordinaire il n’était pas très beau… Tout en crachant des bouts de dents, il m’avait expliqué ce qui s’était passé.
Des types du genre coriace étaient entrés et avait tout cassé, lui y compris. Ensuite, ils avaient attaché Tornade et l’avaient enlevée. Rien que de penser que ces salauds avaient touché ma patronne pour l’attacher me donnait envie de mordre. Alors imaginez ma réaction pendant que je l’imaginais captive d’une bande de fêlés de la démolition.
Je vous aurais tous tué.
J’ai fracassé les rares bouteilles encore intactes et j’ai shooté dans un tabouret qui a fini sa course à deux centimètres de ce qui restait de tête de Tonio. Quel incapable aussi ! A quoi servaient les 100 kilos de muscles qu’il s’était fait pousser en salle de muscu ? Je lui aurais bien claqué le beignet mais vu son état, il ne s’en saurait même pas aperçu. Juste avant de s’évanouir, il me lâcha l’info ; C’était les Burowski qui avaient fait le coup.
Le commerce du meurtre fonctionne comme n’importe qu’elle commerce, à une exception près. Lorsque la concurrence fait rage, un commerçant ordinaire descend ses prix. Dans mon milieu, c’est le concurrent que l’on descend. Les Burowski essayaient de s’implanter sur le marché depuis deux ans et n’y arrivant pas, avaient décidés de s’attaquer à la concurrence. Les inconscients. Ils ignoraient qu’il y avait deux personnes à travers le monde auquel il ne fallait pas toucher. Ma mère et ma patronne. Je savais où se tenait leur QG mais avant d’aller faire ma petite O.P.A hostile et sauvage, Je décidai d’aller rendre une visite à Boubou.
Boubou est le type le plus dangereux que je connaisse. Ancien mercenaire, un éclat de grenade avait finit sa course sous sa boite crânienne, ce qui le rendait aussi instable que de la nitro. Un conseil, si un jour vous le croisez et le frôlez d’un peu trop près, n’allez pas perdre votre temps en de humbles excuses : Courez. Heureusement, il m’avait à la bonne après un service que je lui avais rendu, mais malgré ça, je ne lui tournais jamais le dos.
Alors, pourquoi avais-je besoin de le voir ? Parce que c’était le meilleur fourgue que je connaisse en matière d’artillerie lourde.
Lorsque je lui fis part de mes ennuis, il se proposa spontanément pour me filer un coup de main. Non merci. Je n’avais pas envie de faire sauter tout un quartier. Ce qui me fallait, c’était juste quelque chose d’un peu plus conséquent que mon 9 mm. Il me regarda une minute pensivement avant de déclarer: « J’ai ce qu’il te faut. » Il revint avec une mallette d’un mètre cinquante. Il l’ouvrit et me dit, la voix vibrante d’émotion :
« C’est un 50 léger, modele82-Al. Treize kilo quatre. Un peu lourd mais terriblement efficace. Ca te cisaille un arbre de 75 cm de diamètre d’une seule rafale. La crosse est en fibre de carbone tressé et Kevlar. Son recul te foutrait des hémorroïdes à un éléphant mais il est heureusement absorbé par un frein de bouche en poivrière et une tripotée de plaques de couche anti recul. C’est le fusil d’assaut préféré de l’élite des SEAL de la Navy. Une pure merveille. »
Son prix était aussi réservé à l’élite.
« Tiens en cadeau, si tu me le prends, je t’offre un gilet pare-balles dernier cri – le NX 45- plus mille cartouches standards et cinq cent SLAP, à pénétrateur de blindage léger à sabot. »
Devant un tel geste commercial, j’ai craqué et ai cassé ma tirelire. Avec un peu de chance, je pourrais passer ça en note de frais.
Une fois devant le QG des Burowski, je me suis demandé comment j’allais faire pour rentrer. Le plus simplement du monde, en sonnant à la porte. Un gorille m’a ouvert et dévisagé. « C’est toi qui viens pour les pizzas ? Mais elles sont où, tes pizzas ? » J’ai pas eu le courage de lui faire part de sa méprise et ai frappé directement à la pointe du menton avec la crosse de mon nouveau joujou. L’avantage avec l’alliage Carbonne/Kevlar, c’est que cela rend la crosse indéformable. J’ai pu y aller de bon cœur. Ensuite, j’ai suivi un long couloir pour arriver devant une lourde porte métallique, gardée par trois molosses. Tous molosses qu’ils étaient, ils n’ont pas fait les marioles en voyant l’engin que je trimbalais. Il y en eut bien un qui a essayé de broncher mais je lui en ai collé une dans la mâchoire. 45 secondes plus tard, j’avais fait place nette.
Derrière cette porte si bien gardée se trouvait Tornade. je le sentais. S’ils lui avaient fait le moindre mal, j’allais les pulvériser. De toute façon, c’était dans mes intentions, quoi qu’il arrive. J’ai inspiré longuement, fait le vide et me suis préparer à livrer un difficile combat. J’ignorais combien ils étaient là-dedans mais je les imaginai nombreux et sévèrement artillés. 3,2,1, j’ai fait voler la serrure et ouvert la porte d’un coup de tatane.
De toute mon existence, je crois que jamais je n’ai été aussi surpris.
Alors que je m’attendais à me faire accueillir par une pluie de bastos, rien. Le silence. Au milieu de la pièce, paisiblement assise dans un fauteuil, ma patronne me souriait. Autour d’elle, cinq corps. J’émis un sifflement admiratif. Elle avait couché cinq lascars du type plutôt dangereux alors qu’elle était seule, désarmée et possédait des poignets aussi délicats qu’une flûte en cristal. S’il existait davantage de patrons aussi compétent dans leur domaine que Tornade, le pays irait bien mieux, croyez-moi. Je n’ai pas osé lui demander comment elle avait fait. Chacun ses secrets. De toute façon, je suis muet. Elle n’aurait rien entendu. Elle m’a fait signe d’approcher. C’est ce que j’ai fait. Elle m’a dit qu’elle appréciait mon geste. Une telle tentative pour la délivrer était héroïque. A mon avis, elle n’avait besoin de personne mais je l’ai fermé. Toujours le même problème.
« Je tiens à te remercier pour ça », me dit-elle d’une voix particulière. Et là, je reçus la plus belle récompense de mon existence. Plus somptueuse encore qu’une palette de litchis ou qu’un Mc Millan MI-978 R avec visée infra rouge x 10. Elle m’embrassa. Sur la bouche. Je saisis à cet instant tout le sens du mot douceur. J’en vins presque à espérer qu’elle se fasse enlever une autre fois. Mille autres fois.
Dans la voiture qui nous ramenait, elle me parla de refaire le bar dans un ton plus moderne mais je ne l’écoutais pas. D’ailleurs je n’étais même pas là. Je volais.
Quelqu’un a dit un jour que l’action était plus importante que le fruit de l’action. Celui-là n’a jamais reçu un baiser de Tornade, ma patronne.