Ma mission paraissait pourtant simple. Le Bon Dieu avait décidé de rappeler en son sein l’une de ses créatures et l’on m’avait chargé de lui filer un coup de main. Jusqu’à là, rien d’extraordinaire. Un contrat comme j’en avais déjà exécuté des centaines. Mais là où cela se compliquait, c’était que mon client était russe, particulièrement bien protégé parce que champion d’échec.

Je m’explique.

De passage en France pour quarante-huit heures, ma cible, Igor Alexandrovitch Vaciluis Tallovitch Koïrtchnov, dit « Le Russe » pour se simplifier la vie, devait disputer une partie d’échec avec le gagnant d’un tournoi de renommée mondiale. Après avoir étudié la question, j’en ai déduit que le moment où il serait le plus vulnérable serait face à son adversaire. C’est à ce moment-là que j’avais décidé d’agir. Ce plan aurait été au poil s’il n’y avait pas eu un unique mais tortueux problème. Pour me retrouver face à lui pour disputer une partie, il me fallait participer au tournoi et ,c’est là que cela devient tortueux, le gagner.

Soyons clair, à la base, mes connaissances en matière d’échec se résument à peu de choses. Je sais que c’est un jeu pratiqué par des vieux à lunettes, que le peu de filles qui s’y adonnent ne sont pas des plus affriolantes,  que cela se joue avec des pièces en bois et qu’à un moment, il faut dire « échec et mat. » Statistiquement parlant, j’avais plus de chance de gagner le Prix Nobel de la Paix qu’un tournoi d’échecs. Alors que faire ? Baisser les bras ? Bon nombre de gars dans la profession vous auraient déclaré que cette mission était impossible. Mais je n’étais pas  « bon nombre de gars dans la profession. » Qu’on se le dise ; ce n’est pas une balle dans le bras qui me fera plier les genoux, moi. Ou un truc comme ça. Si l’on avait fait appel à mes services plutôt qu’à ceux de n’importe quel bras cassé, c’est justement parce que l’impossible, c’était mon rayon. J’avais flingué deux présidents, ratatiné un parrain de la mafia, dézingué des militaires surentraînés, des hommes d’affaires surprotégés. J’étais capable de me dissimuler derrière une allumette, d’être aussi léger qu’un papillon avec le ventre vide, aussi rapide qu’un guépard sous coke. Chaque matin, je me douchais sous du plomb en fusion et le soir, je m’endormais en comptant mes cicatrices. Dans ce milieu, il y a les besogneux et les artistes. Je fais parti de la seconde catégorie, et c’est pour ça que l’on m’avait embauché.

Alors j’ai bûché. Je me suis avalé des dizaines de livres tous aussi soporifiques les uns que les autres sur les échecs, j’ai acheté des revues, des DVD, j’ai joué des centaines de parties pour être prêt. Lorsque j’ai réalisé au bout de trois mois qu’à 6 ans et demi, le fils de mon voisin continuait à me mettre trempe sur trempe, je me suis dit qu’il fallait que je change de tactique.  (Avant de partir de chez lui, j’ai cassé un vase et tout fait pour que ses parents l’accusent. Pt’it con, va ! )

Alors je me suis mis à m’intéresser très sérieusement à mes futurs adversaires…

 

Passons directement au tournoi.

Le premier fut assez conciliant. Alors que notre partie avait commencée depuis une quinzaine de  minutes et qu’il possédait deux fois plus de pièces que moi, j’ai joué un coup que l’on ne trouve dans aucun manuel. Le coup du « je caresse amoureusement  le canon de mon flingue. » Il a tout de suite compris le message. Il a couché son roi en signe d’abandon, déchiré en petits morceaux la feuille sur laquelle il avait noté la partie et a filé sans même prendre sa veste. A mon avis, on ne devrait pas disputer de tel tournoi lorsqu’on est aussi émotif.

Le second fut un peu plus long à comprendre. Il alla même jusqu’à appeler  l’arbitre en m’accusant de vouloir tricher. Lorsque l’arbitre s’est pointé, me demandant de m’expliquer, je n’ai eu qu’à lui tendre un petit bout de papier plié en deux. Une fois lu, et après être passé par toutes les couleurs, c’est d’une voix vibrante d’indignation qu’il accusa mon adversaire de calomnie : «  Si ce n’est pas honteux d’accuser ainsi  un brave homme, muet de surcroît ! Monsieur, vous êtes indigne de ce tournoi ! Je vous disqualifie sur le champ ! » Trente secondes plus tard, les gros bras du service d’ordre l’empoignaient et le jetaient dehors. Pourtant, il n’y avait pas grand-chose sur ce bout de papier. Juste son adresse, celle de ses parents, de sa maîtresse, de l’école de ses gosses ainsi que leurs heures de sortie. Je voulais y rajouter une tête de mort mais je crois que j’ai bien fait de m’abstenir. Premièrement, il a très bien compris le message , ensuite, j’aime la simplicité. Une lettre de menace dépouillée de toute fioriture peut être aussi belle qu’un haïku.

  Pour le troisième, j’ai expliqué à mon adversaire la nouvelle règle que je venais d’improviser. La règle du « une pièce/un doigt .» On peut l’expliquer ainsi: «  toute pièce capturée à un adversaire possèdant un couteau à dépecer les éléphants se verra sanctionné par la perte de l’un de ses doigts. » Et devinez ce que je tenais sur mes genoux ? Il est amusant de constater qu’il suffit parfois d’un tout petit changement dans un règlement pour que de grands champions se fassent battre par des néophytes.

Celui d’après, c’était un gosse. Les échecs sont l’un des rares jeux où un morveux  surdoué peut rivaliser avec des champions. N’empêche, ça reste un morveux. Là aussi j’avais préparé mon coup. Avant de m’asseoir en face de lui, j’avais pris soin de lui subtiliser son doudou fétiche – un espèce d’ours en peluche qui avait été traîné sur des kilomètres de parquet. - Alors que le gniard  poussait sa première pièce avec dans les yeux l’insolence de celui qui non seulement va vous écraser mais en plus vous humilier, je lui ai tendu un petit paquet. Il l’ouvrit, tout content de recevoir un cadeau. Sa joie fut de courte durée lorsqu’il en sortit le bras arraché de son nounours. A deux doigts d’exploser en sanglots, il s’aperçut qu’il y avait un petit mot au fond du paquet. Il le lut. «  Si tu ne tiens pas à recevoir par la poste des petits bouts de ton copain, abandonne. Et ne va pas te mettre à chialer sinon je te kidnappe et te torture en t’obligeant à faire dictée sur dictée. » Tout môme qu’il était, il a été très compréhensif et n’a pas fait d’histoire.

Le dernier, je l’ai eu comme les autres. Tout en douceur et en persuasion. Vers la fin de la partie, je fis tomber maladroitement une pièce dotée d’une couronne sur la tête. Gentleman, mon adversaire se baissa pour la ramasser. Lorsqu’il se redressa, son regard incrédule passa de moi, à ce qu’il avait ramassé. Ce qu’il tenait dans la main n’avait rien d’une pièce en bois dotée d’une couronne sur la tête. Ca avait la forme d’un gros œuf noir quadrillé, percé en son sommet d’une fine tige relié à un anneau communément appelée goupille. Même en n’étant pas artificier, nul n’aurait pu se méprendre quant à son utilité. Il abandonna la partie, me permettant de gagner le tournoi. Mon plan se passait à la perfection.





        Lorsqu’on me fit entrer dans une salle à part, pour la rencontre qui devait m’opposer au Russe, je perçus immédiatement le changement d’atmosphère. La pièce était lourdement chargée en testostérone. Bien que seul à sa table, à une dizaine de mètres autour du champion se trouvaient les pires sales gueules de l’histoire de la pègre. Taillés comme des tanks, des mâchoires à mâcher du silex, des bosses suspectes qui déformaient leur costard au niveau de la ceinture et de la poche revolver, ils semblaient prêts à vous sauter à la gorge au moindre claquement de doigts. Avant toute chose, je me suis enfilé quelques litchis. Chacun son décontractant.

Ensuite ils m’ont palpé, puis re-palpé, puis passé au détecteur de métaux avant une dernière fouille. Ce n’est pas l’envie qui leur manquait de m’injecter une dose de Penthotal, mais leur patron semblait s’impatienter. Je l’ai salué et me suis assis face à lui. J’ai sorti tout-dou-ce-ment mon stylo de ma poche, histoire d’éviter une méprise, ai rempli ma feuille de partie et nous avons débuté le match. Au bout du deuxième coup, j’étais déjà foutu. J’en ai joué deux de plus, histoire de me donner une certaine contenance puis j’ai abandonné. Son regard affichait toute la déception et le mépris qu’il ressentait pour avoir joué avec un si piètre adversaire. Pour ne pas le peiner davantage, je lui ai caché qu’en plus d’avoir jouer avec le roi des guignols, cette partie était la dernière qu’il jouerait en ce bas monde.  Je sais, j’ai bon fond.

Il m’a chassé d’un mouvement dédaigneux de  la main et m’a baragouiné quelque chose qui j’imagine, avait attrait à ma mère ainsi qu’à ses activités nocturnes et licencieuses. Je me suis tiré sans demander mon reste.

Une fois ma voiture regagnée, je fouillai dans ma boite à gant et en sortit un petit boîtier noir muni d’une courte antenne. J’appuyai sur l’interrupteur de l’objet. Le stylo que j’avais laissé sur la table de ma victime explosa. Ni lui ni aucun de ses garde du corps n’en réchappèrent.

Tout champion qu’il était, c’est moi qui l’avais mis échec et mat.

Par le tueur de gens - Publié dans : Mes aventures
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Commentaires

Mais je joue aux echecs moi aussi !!! Je suis pas affriolante donc ? Ben zut, zut et rezut alors !! Sinan j'm bien ce mot "haïku", mais ça veut dire koi ? A bientôt de vous relire cher George.
Commentaire n°1 posté par Pffftt... le 22/04/2008 à 20h57
Un Haïku est un petit poeme de quelques vers, d'origine japonaise.
En général, il tend à parler de l'évanescence des choses.
Réponse de le tueur de gens le 18/05/2008 à 18h16
je ne serais pas le seul... ah non excusez-moi, je me suis trompé de catégorie.
Commentaire n°2 posté par wqaxszcdevfr le 15/05/2008 à 12h54

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