L’atmosphère aux « 3 Caribous » était torride, suffocante. Il devait faire au moins dans les –5°C dans ce bar/igloo. Je sais, ça ne fait pas beaucoup mais pour un esquimau, c’est la canicule. J’ai ai même vu qui attrapaient des coups de soleil à tous juste 0°. Pour eux, lorsque le thermomètre dépassait les 3 °C, il y avait risque d’insolation.
J’étais bien sagement assis à une table, occupé à tremper mes litchis dans mon lait de yak et à observer l’assistance. En fait, j’avais beau me trouver au pôle Nord, je me rendais compte que tous les bars du monde se ressemblaient. Bien sûr, tous n’avaient pas une tête de mammouth en guise de trophée, des tables en os de baleine et une moquette en ours blanc véritable, mais il n’y avait pas de réelle différence. Ici les lourdes fumées de cigarettes étaient remplacées par une douce fragrance de poissons pourries et l’on servait les boissons dans des outres de phoque, mais à part ça, l’atmosphère était la même.
En un peu plus froide.
Des hommes trinquaient bruyamment, éclaboussant leurs moufles de jus de foie de phoque fermenté, coupé au sang de yak. Des pêcheurs racontaient leurs exploits, inévitablement rehausser de quelques exagérations. Des chasseurs jouaient aux dominos, une main sur leurs couteaux à dépecer. Dans un coin de l’igloo géant, se tenaient de vieux tanneurs ivres morts qui chantaient d’antiques chants folkloriques. Et ça riait, et ça dansait, et ça buvait… Quelle ambiance ! Dommage que j’étais là pour le boulot car, j’aurais bien aimé m’amuser avec eux. Surtout que depuis mon arrivé, il y avait une petite esquimaude qui me lançait des regards à faire fondre un iceberg. Qu’est-ce que vous voulez ? On peut être tueur de gens et aimer faire la fête.
Quoi qu’il en soit, ce soir-là je n’étais pas venu pour me la couler douce. J’avais un sacré client à liquider. Nanouk Toutou alias Nanouk  « le mamouth », dit « dents de scie », dit «  la hyène glaciale.»  32 ans, chef de nombreuses tribus, il avait la main mise sur le plus gros trafic d’huile de bébés phoques de tout le pôle Nord. Un vrai caïd. Il roulait avec des motos-neige de grosses cylindrées, se vêtaient des fourrures les mieux taillées, possédait cinq igloos de campagne, une femme qui avait été élu «  Miss Artique » trois fois de suite, ainsi qu’une meute de chien aussi rapide et meurtrière qu’une rafale de Kalachnikov. Bref, c’est ce qu’on appel un sacré client..
Pour l’occasion, j’avais choisi le harpon. Outre le fait qu’occasion rime avec harpon, j’avais choisi ce dernier en hommage aux traditions culturelles locales. Lorsque l’on est à l’étranger, il faut savoir s’adapter aux traditions, pratiquer les coutumes, s’intéresser quoi… Ca sert à cela le tourisme. C’est une simple marque de politesse. De plus, bosser aux harpons ajouterait un plus à mon C.V. Certains patrons  sont sensibles à ces choses-là. Bien sûr, c’est beaucoup moins maniable qu’un bon couteau de lancer mais bien plus exotique.
Le mien, je l’avais fabriqué à l’aide d’une branche de noyer ( j’en ai chié pour trouver un noyer par ici) et la pointe avait été façonnée dans un os de quelque chose. Sans vouloir me vanter, je crois qu’il était assez bien réussi. Je l’avais testé sur un bonhomme de neige, il n’avait pas fait un pli.
J’étais donc tranquillement assis, à attendre mon client, lorsque celui-ci entra. Deux mètres cubes de barbaque, un visage taillé à la hache, une mâchoire à mâcher de la dynamite ainsi qu’une odeur à faire fuir un yak en rut. J’en avais déjà dégommé de plus coriaces, mais je dois avouer que je l’aurais préféré petit et souffreteux. C’était tout à fait le genre de type à se délecter du cœur cru de ses ennemis. Pour me tranquillisé, je m’ouvris une nouvelle boite de litchis.
C’est amusant, les litchis on un autre goût au Pôle Nord. Pourtant c’étaient ceux que je faisais importer du pays. Essayez de manger un camembert au fin fond de la forêt amazonienne, et vous comprendrez ce que je veux dire.
Le type m’a jeté un drôle de regard en passant près de ma table. Faut dire qu’il n’y avait pas beaucoup d’étranger dans le coin. Qu’est-ce qu’un touriste pourrait bien faire ici, à part commencer une collection de bonhommes de neige ?
J’ai fais celui qui n’a rien remarqué et ai relacé mes santiags en peau de rennes. Il s’est éloigné pour parler bruyamment avec des types, au fond de l’igloo. Alors j’ai attendu et l’ai observé en jouant avec les poils de ma fourrure polaire. Qu’est-ce que vous voulez ? Je ne peux pas siffler, il faut bien que je passe le temps. Au bout de son cinquième verre, l’inévitable se produisit, et j’avais compté sur l’inévitable. Quel que soit l’endroit, les hommes ne changent pas. Il fallait qu’il sorte pour pisser.
L’inconvénient majeur dans un igloo, c’est qu’il n’y a pas de toilettes. Trop dangereux. Une fois, dans un endroit comme celui-ci, un poivrot avait pissé sur l’un des murs. Résultat 3 morts et 6 blessés graves. On avait retrouvé son corps enseveli sous une tonne de blocs de glace. Il avait fait fondre l’un des murs de maintient. Bien sûr, ce n’était pas agréable d’aller se soulager dehors, par des moins pas possible, mais cela faisait appel à la sécurité publique.
J’ai attendu quelques secondes, puis je l’ai suivi. Dehors, la neige trouait la nuit comme une mine à dispersion verticale. Je l’ai repéré au loin, titubant, se servant de son envie de pisser pour inscrire son nom dans la neige. Il semblait bien s’amuser. Ce n’était pas plus mal. J’ai déneigé le harpon que j’avais planqué là et me suis échauffé l’épaule. C’est important, l’échauffement. Beaucoup de tueurs de gens négligent l’échauffement et se retrouve après avec de douloureuses courbatures. J’en ai même connu un qui s’est récolté un mois mois d’arrêt maladie à cause d’une tendinite. Même en tuant des gens, faut pas hésiter à prendre soin de son corps. Moi, quand j’ai le temps, après une bonne tuerie, j’aime bien faire un peu de stretching. Ca détend.
J’en étais donc à faire des moulinets dans le vide lorsqu’il se retourna et m’aperçu. Très bien. Le Commanditaire désirait qu’il vit son assassin afin de comprendre l’erreur qu’il avait commise. L’air menaçant, la main sur la garde de son couteau, il s’approcha de moi. Je jugeai l’espace qui nous séparait ainsi que sa vitesse et en déduit qu’il serait à une distance idéal dans une quinzaine de pas. Je saisis le harpon, trouvai son centre de gravité et l’empoigna deux mains et demie plus bas. L’autre continuait à avancer vers moi, le visage déformé par un rictus rageur, un couteau à dépecer à la main, l’alcool et l’orgueil lui ayant ôté toute peur. Quant il eut fait cinq pas, je levais mon arme. Montrant les dents et ainsi sa volonté de dévorer mon cœur encore chaud, il fit cinq pas de plus. J’en profitais pour m’échauffer les cervicales. Ses cinq derniers pas me permirent de réguler les battements de mon cœur, ainsi que de juger de la force du vent. Puis je lançai le harpon. Celui-ci s’envola en décrivant une jolie courbe dans le ciel tacheté de blanc. Elle allait atteindre sa cible lorsque l’imprévisible se produisit. Ce qu’il y a d’embêtant avec l’imprévisible, c’est que l’on ne peut pas compter dessus. Un coup du sort avait voulu que Nanouk s’emmêle les raquettes quelques secondes avant que le harpon ne l’atteigne. Il s’affala dans la neige, l’arme se plantant à une vingtaine de centimètres de lui. Plus furieux d’avoir chuté que d’avoir échappé de si peu à la mort, il se releva en vociférant et se mit à courir vers moi, son couteau toujours à la main. Son visage déformé par la rage et la cruauté me fit instantanément penser que, si en plus de mon cœur, je ne voulais retrouvé mon foie et mes intestins au fond son estomac, il me fallait réagire.

Je jetais un regard autour de moi, à la recherche d’une éventuelle issu de secours, pour m’apercevoir que cela s’annonçait encore moins bien que ce que j’espérais. Les clients des « 3 Caribous » étaient sortis pour assister au spectacle et je doutais qu’ils me permettent  tout repli stratégique avant de m’avoir arraché quelques organes. Certains encourageaient bruyamment leur chef, d’autres m’insultaient. Bref, l’ambiance n’était pas très bonne. Et l’autre là, le Nanouk, qui continuait à se rapprocher de plus en plus dangereusement de moi, comme on se rapproche sournoisement d’une dinde la veille de Noël
A ce moment là, je me suis demandé si les litchis avaient bon goût en enfer.
Puis j’ai réagi.
Au diable les traditions ! Rien ne vaut les bonnes vieilles méthodes. Et tant pis pour l’exotisme !

J’ai sorti mon petit P.38 et lui est vidé le chargeur en pleine tête. Ca l’a stoppé net. Du coup, tout le monde s’est tût. J’en ai profité pour recharger. Non, mais, ils s’attendaient à quoi ? Je n’allais pas me faire massacrer pour leur permettre de passer une bonne soirée.
J'avais réussi à reprendre la situation en main, mais j'ai bien senti que tout cela était temporaire. Déjà, certains commençaient à avancer lentement vers moi. J'avais beau les menacer avec mon arme, ils savaient que je n'aurais pas assez de pruneaux pour tout le monde, et semblaient assez énervés.
 Pour détendre l'atmosphère, je leur ai balancé mon plus beau sourire. Cela n’a rien changé. Ils continuaient lentement mais sûrement à m'encercler. Au passage, j'ai repéré une bonne quinzaine d'armes, certes rudimentaires, mais à fort potentiel de nuisance. Une défense de morse, cela peut être sympa posée au-dessus de cheminée, mais cela l'est beaucoup moins quand un type préfère vous l'enfoncer dans l’œil.
 Ne pouvant leur expliquer que je n'étais pas un mauvais bougre, et que tout cela n'était qu'une affaire de bisness ( est-ce que je m'ingérais dans leur vie professionnelle, moi?), j'ai préféré employer le Langage Universel. Celui de la poudre. J'ai tiré deux fois en l'air et ai profité d'un cours instant de désordre pour me frayer un passage entre eux. Je me suis alors rué sur la motoneige de feu Nanouk et un coup de kick plus tard, je démarrai en faisant crisser les pneus cloutés dans la neige. Un esquimau à l'esprit plus vif que les autres sauta à son tour sur une grosse cylindrée et entreprit de me suivre. Il me suivit sur cinq bons kilomètres avant qu'une boite de litchis ne l'atteigne en plein front. Il fit un très joli bond en arrière, quelque chose de très gracieux, mais s'écrasa comme une merde sur une plaque de verglas. Dommage. J'ai ensuite continué droit devant moi, le poignet vrillé autour de la poignée des gaz, regrettant la perte de ma boite de litchi.
C’est à la suite de cette histoire que j’ai décidé de rentrer au pays.
Tuer des gens n’est déjà pas un boulot facile, mais l’exercer par un froid à solidifier de l’acide est encore plus difficile. Ceux qui ont déjà essayé de dépecer un gugusse par -33° savent ce que je veux dire. Quitte à étrangler quelqu’un, je préfère le faire sans moufles. Et puis je crois que j’avais un peu le mal du pays. Ma mère me manquait, ma langue me manquait (non, pas celle-là, l’autre), le rôtie de porc me manquait et même ma patronne et ce crétin de Tonio me manquaient. Enfin, surtout ma patronne. Je ne vous ai jamais dit à quel point elle était belle ? Tonio, lui, il est moche comme un pou.
Oui, pas mal de choses me manquaient. Et cette petite armurerie du boulevard Clara Modestie... Ha, nostalgie ! J’en avais passé du bon temps là-bas. C’est dans cette boutique que j’avais acheté mon premier Beretta. Je m’en souviens comme si c’était hier. C’était pour mon premier contrat. D’ailleurs, je ne sais plus trop ce que j’en ai fais. Ha oui, je me souviens ! Je l’avais filé à un gamin qui n’avait pas assez d’argent pour s’en payer un faux. Quand je vous disais que j’ai bon cœur... Peut-être même ai-je fais naître une vocation ?  
Bref, tout ça pour dire que j’avais décidé de rentrer au pays. Poubelle, le pingouin que j’avais failli descendre était tout à fait rétabli à présent et ma présence ici n’était plus que d’ordre professionnel. Quitte à refroidir des gens, autant le faire au chaud. C’est sûr, Poubelle allait me manquer mais il avait sa vie maintenant. Sa pingouine venait de mettre au monde une ravissante pingouinette et il avait mit au point une petite entreprise d’exportation de harengs. Il avait des responsabilités, maintenant. Il m’avait bien sûr proposé de me prendre comme associé, mais moi en dehors de la tuerie, je ne connais pas grand-chose. Cela aurait été des litchis, à la rigueur, j’aurais pu y réfléchir, mais des harengs...
Non, ma décision était prise. Il fallait que je rentre. De plus, ma commande de client arrivait à sa fin et les esquimaux susceptibles de succomber à une mort violente n’étaient pas si nombreux.
Alors j’ai fait mes valises et  réservé un vol pour rentrer au pays.
 
                                                                                       impacts-balles.gif
Par le tueur de gens - Publié dans : Mes aventures
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