Cela faisait trois jours que je suivais ses faits et gestes et je venais enfin de trouver une opportunité. Jusqu’à présent, entouré de ses trois gardes du corps, il m’avait été très difficile de passer à l’action. Mais ma patience, accompagné de quelques boites de litchis avaient eu raison de sa méfiance. A présent, il était accompagné d’un unique porte-flingue et je doutais que lui-même soit armé.

Déguisé en balayeur, ils ne firent pas attention à moi lorsqu’ils me dépassèrent. Le zoo, à cette heure de l’après midi, commençait à se vider. Ce qui m’arrangeai. Tout comme la blouse blanche chez le pharmacien ou le crayon derrière l’oreille de l’épicier, la discrétion était quelque chose d’incontournable chez le tueur de gens.

Je me mis à les suivre.

Lorsqu’ils s’arrêtèrent devant la cage des lions, je m’arrêtai également et fit semblant de vider une poubelle. Il y avait dedans un vieux chewing-gum bleu, un trognon de pomme sans sa queue, un joli caillou avec des trucs qui brillaient dedans, une bouteille de jus de fruit à haute teneur énergétique (mais sans litchi), une cravate,  un porte-clés avec un Mickey qui s’était fait croquer une oreille, une photo déchirée d’un type à lunettes, une pile, ainsi que plein de journaux. Je mis la jolie pierre dans ma poche, repris mon balai et recommençai à balayer..

Ils reprirent leur marche et je les suivis de nouveau. En passant devant les girafes, je ne leur accordai qu’un coup d’œil  hâtif.  C’était dommage car j’aimais bien les girafes. C’était jaune, c’était grand, et ça n’emmerdait personne. J’espère ne jamais avoir de contrat avec une girafe comme cible.

Ils s’arrêtèrent de nouveau, cette fois-ci devant l’enclos des pingouins, et je sentis enfin que le moment était le bon. D’un coup d’œil ( le gauche, le plus performant), je vérifiai qu’il n’y avait personne aux alentours et sorti mon silencieux. C’était un nouveau et pour être honnête, je crevai d’envie de l’essayer.

Le garde du corps mourut sans même s’en apercevoir. Il dut juste avoir eu le temps de  ressentir une légère piqûre sur sa nuque et pfff…, direction le paradis des gardes du corps. Avec l’expérience j’en suis venu à conclure que les gardes du corps gagneraient en longévité s’ils s’occupaient de davantage garder  leur corps plutôt que celui de leur patron.

Acculé par la rambarde des pingouins et menacé par le canon d’un revolver tout neuf, seul avec un macchabée qui lui écrasait les pieds, la cible me regarda, apeuré.

- Vous…vous êtes venu pour me tuer, c’est ça ?

Je restai sans voix devant tant de perspicacité.

- Attendez, attendez….On va s’arranger. J’ai de l’argent, beaucoup d’argent. Je vous paie le double de ce que l’on vous a proposé, le triple…

Et voilà, toujours la même rengaine ! Les gens ne peuvent-ils pas mourir sans en faire obligatoirement tout un cirque ? Et puis ce qui m’avait toujours intrigué, c’est que l’on me proposait à chaque fois plus que ce que j’étais payé, sans même connaître mon salaire. Qui lui disait qu’il avait assez d’argent ? C’était insultant tout de même. De toute façon, j’aurais refusé. Je suis un tueur honnête, moi. C’est pas parce que l’on flingue son bonhomme de temps en temps que l’on doit n’avoir aucune morale.

D’une main experte, je m’ouvris une boite de litchis tout en continuant à le tenir en joue de l’autre. Maintenant qu’ils avaient placé des ouvertures rapides sur les boites de litchis, c’était un vrai jeu d’enfant. D’un coup de doigt, on pouvait s’en ouvrir une tout continuant à surveiller sa cible. (Etant fourbe par nature, il faut toujours bien surveiller sa cible si l’on ne veut pas avoir de surprise.) Et puis, grâce à cet immense progrès de la science, je n’avais plus à me balader avec un ouvre-boîte dans la poche. Cela a l’air de rien comme ça, mais si vous saviez le nombre de costumes que j’ai troué avec cette saloperie... Je paye déjà bien assez cher de teinturier comme ça,  avec tous ces types qui ont la mauvaise habitude de s’agripper à vous, du sang plein leur chemise. Eux sont déjà tout tâchés, ce n’est pas la peine de tâcher les autres. Quel égoïsme.. !

Sentant qui lui restait trop peu de temps pour découvrir un vaccin contre la mort, ma cible me supplia :

- Je vous en supplie, ne me tuer pas ! Il doit y avoir une erreur ! JE NE PEUX PAS MOURIR !

 Pourquoi criait-il ainsi ? Je ne suis pas sourd, je suis muet.

- C’est impossible ! Il doit y avoir une erreur, oui c’est ça…une erreur !   Je ne peux pas mourir, je n’ai même pas trente ans ! Et puis j’ai cinq peignoirs avec mon nom brodé dessus et six cartes de crédit ! On ne peut pas mourir quand on a tout ça, hum ? Et ma piscine, qui  va en payer les traites ? Ce ne serait pas honnête envers les vendeurs de piscine ? Je vous en prie ! Ne me tuer pas !

Je me mis à réfléchir cinq secondes à ses arguments lorsque qu’il en profita pour tenter se tirer. Quand je vous disais que la cible est fondamentalement fourbe ! On peut pas lui faire confiance.

Ma première balle passa à quelques millimètres de son oreille. Il allait avoir du mal à entendre pendant un certain temps, mais ce n’était pas grave puisque la deuxième le toucha en plein front. Pas mal ce nouveau flingue ! Il s’écroula. En toutes choses, malheur est bon car si je ne l’avais pas tué, il aurait put se faire très mal aux genoux en tombant comme ça. Je lui en collai une dernière, histoire de justifier mes 7% de fourniture.

Je finis mes litchis et allai vider les lieux lorsque j’entendis une plainte déchirante derrière moi. Vif comme un éclair qui aurait bu beaucoup de jus d’orange, je me retournai, mon nouveau jouet à la main.

C’est son regard qui capta tout d’abord mon attention. A travers ses yeux humides, je pus déceler de la peur, de la douleur ainsi que quelque chose d’indescriptible. C’était comme si la banquise se faisait progressivement engloutir par la mer. Je sais, c’est pas très évocateur comme pensée, mais c’est vraiment l’image que j’en ai eu. Des icebergs coulant à pique dans un océan hostile. Brrr, ça m’a donné froid partout. Et puis il y avait beaucoup de tristesse dans la fente de ses yeux noirs. Je pense que si je n’avais pas été un tueur de gens, j’aurais pleuré. Mais les tueurs de gens ne pleurent pas, même sous la pluie. Allez savoir pourquoi ?

Il se dandinait du haut de ses soixantes centimètres sur un faux bloc de glace, son  bec jaune piaillant de détresse. J’aperçus également le trou que lui avait laissé la première balle que je prédestinai à ma cible. Je ne sais pas si les pingouins ont des épaules mais le projectile avait touché dans ce coin là. Une fine rigole de sang coulait le long de son beau pelage.

Alors j’ai craqué. Que voulez-vous, ce n’est pas parce que distribue du plomb que l’on doit avoir un cœur de pierre. Je ne pouvais pas le laisser là tout de même, avec une bastos qui ne lui appartenait pas dans l’épaule . Tout ça, c’était la faute à l’autre abruti, là. J’avais bien fait de le descendre.

J’ai pris une grosse poubelle, enjambé la balustrade et l’ai foutu dedans. Puis je suis parti le plus naturellement du monde, avec ma grosse poubelle et l’ai ramené à la maison.

Et voilà. Cela fait maintenant trois semaines que Poubelle (c’est comme ça que je l’ai appelé) vit à la maison. Je lui ai ôté cette saloperie de pruneau et lui ai fait un petit nid douillet dans mon frigo. J’ai même enlevé l’ampoule, pour qu’il puisse dormir tranquille la nuit. Je lui ai montré le bac à glaçon ( au cas ou il aurait soif) et lui donne des sardines congelées au petit déjeuné. J’ai essayé les litchis mais il n’a pas l’air d’accrocher. Dans la journée, je vais travailler pendant qu’il se prélasse dans la baignoire et le soir, je lui passe des films sur le Grand Nord.

Malgré tous mes efforts, je sens bien qu’il s’ennui. Bien sûr, il est trop poli pour me le dire ouvertement, mais je vois bien son regard rêveur lorsqu’il entend la musique du marchand de glace ou lorsque il regarde du patinage artistique à la télé. Il rêve de banquise, de couché de soleil interminable ainsi que de blancheur. Peut-être même de pingouines 

Alors j’ai pris une grande décision. On va émigrer au pôle Nord.

 Je trouverai sûrement du boulot là-bas. Les esquimaux doivent bien se faire tuer aussi.  Si cela se trouve, c’est très bon les litchis glacés. Et puis surtout, il ne doit pas y avoir de moustiques au pôle Nord. Je déteste les moustiques. Oui, c’est ça, partons au pôle Nord. J’ai un peu d’argent de coté, un laissez-passer pour partout calibre 9 millimètres et vu que je suis muet, je n’aurais pas à apprendre l’esquimau, langue qui m’a l’air assez difficile.

Pôle Nord, nous voilà ! 

                                                                                    impacts-balles.gif
par le tueur de gens publié dans : Mes aventures
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